La récolte démarre mais les crises se succèdent

A l’ère où les crises politiques, économiques et climatiques se multiplient, il faut exhorter les acteurs économiques, parmi lesquels singulièrement les industriels, à se mobiliser pour sécuriser les approvisionnements et engager des prix rémunérateurs au profit des producteurs.
Jean-Luc Caquineau, producteur de céréales installé à Benet en Vendée
et Ludovic Brindejonc, fondateur de Agri-Éthique France – premier label de commerce équitable français
Jean-Luc Caquineau, Ludovic Brindejonc livrent un point de vue croisé sur les enjeux du secteur et sur leurs convictions partagées.

 

 

 

Dans un contexte politique chahuté, en quoi le label de commerce équitable français apporte-t-il sécurité et sérénité pour les producteurs ?

JLC : En tant que producteur, ce qu’on essaye de piloter c’est notre revenu, et non des prix. Car on peut avoir une maîtrise sur ce sujet. En revanche, il existe une variable sur laquelle on ne peut pas agir, c’est le réchauffement climatique. Malheureusement, les marchés financiers amplifient ces « rumeurs » climatiques. Nous sommes beaucoup dans le doute comme nous ne connaissons pas les composantes de rendement. C’est dans ce contexte que la démarche Agri-Éthique France a du sens car elle sécurise nos revenus. Il y a une quinzaine d’années on a pu croire que nous, les producteurs, nous étions des boursicoteurs, on a rapidement compris que c’était un métier mais pas le nôtre. Nous, nous sommes des hommes de terrain, passionnés des techniques culturales, de la qualité des sols, de l’environnement.

LB : Notre démarche vise à garantir des ressources à chacun pour le mieux-vivre ensemble. J’ai envie de m’adresser aux industriels en leur disant qu’une autre perspective est envisageable ; en dehors des décisions politiques, loin des marchés et de la spéculation. Industriels, vous devez passer à l’action et anticipez de possibles pénuries de matières premières pour « dérisquer » car la réalité de terrain le montre : le nombre d’exploitation s’amenuit, le changement climatique crée de l’incertitude tout comme les aléas géopolitiques, ce qui engage une plus grande volatilité des marchés. À ce titre, sécuriser les approvisionnements des matières premières est une nécessité absolue. Pour ce faire, les producteurs et les acteurs économiques doivent se prendre en main, co-construire des relations bénéfiques et durables ensemble et non attendre qu’une réglementation politique émerge. Nous devons faire du modèle Agri-Éthique France un standard de commercialisation et de transition.

JLC : Il y a une urgence à agir car le temps économique n’est pas le temps politique. Chacun dans son domaine doit se responsabiliser sur notre bien commun qu’est l’alimentation, il s’agit du bien-vivre collectif. Éloignons-nous des injonctions politiques ! C’est ce que permet le label Agri-Éthique France.

En quoi le dérèglement climatique impacte-t-il les producteurs et les industriels ? Cela peut-il encourager in fine à s’adosser à un modèle plus vertueux ?

LB : Déjà, il faut être sincère et réaliste : le changement climatique est certes au cœur des conversations publiques et l’alerte est générale sur les gaz à effet de serre, la pollution, l’atteinte à la biodiversité mais l’éveil des consciences ne se fondera pas sur l’argument climatique, et c’est terrible, mais bien sur l’argument économique. Mais c’est parce que le dérèglement climatique va avoir des conséquences économiques catastrophiques sur notre territoire, que la seule issue possible reste la coopération, notamment pour les industriels. C’est à ce motif impérieux qu’il faut sécuriser les approvisionnements en blé et changer de paradigme.

JLC : Concrètement, le dérèglement climatique agit sur notre charge mentale, désormais décuplée avec la météo. La charge de travail peut être colossale et extrêmement ramassée quand les éléments météorologiques n’ont pas été cléments. C’est une angoisse. Notre revenu annuel ce sont les céréales qui dépendent donc de la moisson ! Et en dépit des connaissances techniques, les aléas climatiques (et je passe sous silence les parasites et autres déconvenues qui mettent les producteurs sous pression) impactent notablement l’acte de production. Je n’évoque même pas l’acte administratif qui complexifie en plus notre quotidien et nous détourne de notre métier en temps passé en déclaration. Ce qui est invivable alors que les producteurs doivent ajuster en permanence leur culture à la météo ! A l’approche des moissons, je reste donc prudent.

LB : Cette prudence est partagée par tous les producteurs qui subissent les aléas climatiques. Mais la lueur d’espoir provient des industriels dont on pressent qu’ils prennent de plus en plus conscience des conséquences que le dérèglement climatique a concrètement sur leur approvisionnement en matière première. C’est ce qui va engager un changement des mentalités, l’argument économique, et encourager à s’orienter vers des modèles de contractualisation dans la durée entre industriels et producteurs.

Finalement, le contexte actuel (politique et climatique) qui représente une double peine pour les producteurs peut-il être considéré comme une opportunité pour embrasser un changement durable ?

LB : Entre la crise agricole, la crise climatique et le cours des marchés, on voit bien la nécessité de construire des relations de confiance entre producteurs et industriels. Le contexte géopolitique pourrait venir freiner les ambitions d’industriels qui veulent recourir à un modèle plus vertueux mais en fait c’est précisément parce que le contexte est tel qu’on le connaît qu’il faut se rassembler et faire affaire ensemble pour sécuriser économiquement la filière et le revenu de nos agriculteurs, sans oublier le consommateur. Dans un monde conflictuel et chaotique, nous n’avons plus le choix.

JLC : Sans oublier que nous sommes actuellement à un tournant sur le renouvellement des générations d’agriculteurs, car il y a toujours autant de jeunes passionnés qui souhaitent en vivre mais qui sont inquiets de ne pas subvenir à leurs besoins et ceux de leurs familles, il faut leur inspirer confiance. Mais ne nous méprenons pas, cela ne viendra pas des politiques mais des acteurs eux-mêmes qui leur prouveront que des modèles qui sécurisent les revenus avec des prix rémunérateurs existent.

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